On connaît tous cette scène de film : une jeune femme s’agrippant au montant d’un lit pendant que sa servante tire de toutes ses forces sur les lacets de son corset, jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus respirer ou qu’elle finisse par s’évanouir. C’est un grand classique de l’âge du cinéma Hollywoodien. Aujourd’hui, ces scènes sont reprises dans presque tous les films en costume.
Pourtant, en tant qu’autrice, j’ai un secret à vous dire : cette scène est une aberration historique.
Lorsqu’on entreprend d’écrire un roman historique (ou une fantasy d’inspiration historique comme Le Fou d’Aesthéria), on se heurte rapidement à une montagne d’idées reçues. J’ai commencé à m’intéresser à la mode historique et aux corsets, à l’âge de 12 ans, en lisant Autant en Emporte le Vent de Margaret Mitchell. Scarlett y est décrite comme ayant un tour de taille de 45 cm ! Puis après 3 grossesses un tour de taille de « vieille fille » de 50 cm. Forcément l’enfant que j’étais admirée cela autant que cela l’effrayée. Je vous rappelle que j’ai vécu mon adolescence au début des années 2000, l’ultra maigreur était un standard de beauté à atteindre par tous les moyens. A cette époque, même les livres d’historiens du corset partaient du principes que les corsets étaient des instruments de tortures, que les femmes se devaient d’avoir un tour de taille de 45 cm et qu’elles s’évanouissaient à la moindre occasion.
Puis, le temps à passer et j’ai continué de m’informer mais sur d’autres médias que les livres français. Je peux vous dire qu’en matière de mode historique les français n’étaient pas les plus réactifs. En suivant des chaînes d’historiennes du costume, en lisant des articles en anglais, j’ai de plus en plus approfondis mes connaissances. On peut dire que ces quinze dernières années, je les ai passé à réfléchir à l’histoire du costume en long en large et en travers… Ok, seulement pour les périodes 1860 à 1812, même si j’ai des connaissances limités sur la périodes Premier Empire et pré et post Révolutionnaire.
En préparant ce récit steampunk, j’avais envie d’offrir à mes lecteurs un réalisme historique qui dépasse les clichés hollywoodiens.
Aujourd’hui, je vais briser les clichés sur le corset et vous expliquer pourquoi la garde-robe de mes personnages dans Le Fou d’Aesthéria est le fruit d’une recherche documentaire acharnée et réaliste.
1. Le corset n’était pas un instrument de torture
C’est le premier des clichés sur le corset : il aurait été imposé par le patriarcat pour emprisonner les femmes. La réalité est bien plus nuancée. Pour une femme du XIXe siècle, le corset était l’équivalent de notre soutien-gorge moderne, mais avec un avantage majeur : il offrait un soutien dorsal exceptionnel, même en cas de grossesse ! Et non, le but n’était pas de comprimer le bébé et de l’écraser, pas du tout. Il faut voir le corset comme un soutien-gorge sans bretelle, donc qui ne tire pas sur la nuque et les épaules, une ceinture lombaire et une ceinture abdominale.
Pour mon personnage d’Elysa, dans Le Fou d’Aesthéria, porter un corset n’est pas une punition. C’est la base nécessaire pour porter des vêtements d’époque, pour répartir le poids des vêtements, mais aussi s’assurer d’avoir la « bonne » silhouette. Sans cette structure, le poids des jupes pèserait directement sur les hanches et le bas du dos. Le corset répartit cette charge, en plus de modelé la silhouette grâce notamment à des rembourrages.
Le réalisme historique nous apprend que les femmes travaillaient, couraient, et même faisaient du sport en corset. Les cas de « tight-lacing » (laçage extrême pour obtenir une taille de guêpe de 45 cm) existaient, certes, mais ils étaient aussi rares et critiqués à l’époque que la chirurgie esthétique extrême l’est aujourd’hui. Et comme les femmes d’autrefois travaillaient avec des corsets et bien tous mes personnages, même les personnes pauvres, portent des corsets dans mon roman. Ils sont juste un peu différent avec des matériaux moins nobles.
2. Derrière le costume de roman : l’art du world-building par le vêtement
Pourquoi accorder autant d’importance à la précision historique dans une œuvre de fiction ? Parce que le costume est un langage.
Dans la planification de mon roman, chaque bouton, chaque type de tissu et chaque sous-vêtement raconte une histoire sur le statut social, la météo d’Aesthéria et la psychologie de mes protagonistes. On ne s’habille pas de la même manière pour un bal que pour une sortie au parc. Pour les personnes modeste, le vêtement en dit long aussi sur les ressources financière ou sur le métier. C’est peut être quelque chose que l’on « a perdu » aujourd’hui, mais non, on ne va pas s’habiller de la même façon pour faire un métier que pour un rendez-vous galant.
Le costume de roman n’est pas qu’un décor ; c’est une contrainte physique. Si mon héroïne doit s’enfuir, elle doit composer avec ses jupons. Si mon héros doit se battre, sa redingote influence sa liberté de mouvement. Ignorer ces détails, c’est priver le lecteur d’une immersion totale. C’est en cela que le réalisme historique devient un outil narratif puissant : il crée du conflit et de la texture. Autre point important, le costume dans son choix des coloris en dit long aussi sur le personnage et sa psyché.
Silas par exemple vit dans les bas-fond d’Aesthéria mais il prend soin de ses chaussures. Pourquoi ? Parce qu’enfant il n’en avait pas, donc même s’il travaille dans une décharge, il va faire lustrer ses chaussures tous les jours. Cela lui coûte de l’argent, mais c’est important d’avoir des chaussures. Elysa, elle aime le vert, mais selon son humeur cela ne sera pas le même vert. La voisine de Silas qui vit aussi dans les bas-fond n’a que peu d’argent, mais même si sa robe est rapiécée, son tablier blanc qu’elle porte pour le travail dissimule les coutures et surtout il est toujours soigneusement blanc. Elle le protège lorsqu’elle marche dans les bas-fond. Ce genre de choses influencent le lecteur et en exprime beaucoup sur le personnage, sur qui il est.
3. Les mythes sur la crinoline et l’encombrement
Après les clichés sur le corset, parlons de la structure inférieure. On imagine souvent la crinoline comme une cage rigide et lourde qui empêchait les femmes de passer les portes. En ce moment, on parle beaucoup aussi des femmes qui prenaient feu à cause de leur crinoline.
C’est l’un des mythes sur la crinoline les plus tenaces. En réalité, l’invention de la crinoline « cage » en acier flexible vers 1856 a été une véritable libération technologique ! Avant cela, pour obtenir du volume, les femmes devaient superposer jusqu’à sept ou huit jupons d’amidon pesants et peu hygiéniques. La cage en acier était légère, permettait aux jambes de bouger librement et maintenait le tissu loin du corps. La crinoline d’époque est d’ailleurs beaucoup plus pratique que celle d’aujourd’hui pour les mariages par exemple.
D’autres mythes dont on parle souvent, le fait qu’il est impossible d’aller aux toilettes seule avec une crinoline. Si vous saviez comme je rigole quand je vois les vidéos de « robe de mariée ». Alors peut être que les textiles d’aujourd’hui, avec le tulle ce n’est pas pratique, je le reconnais, mais une vraie robe construite comme à l’époque avec les sous-vêtements : chemise, corset, pantalon à jambes fendues, crinoline et jupons. Plus les vêtements par-dessus : haut, jupe et même sur-jupe. On peut tout à fait aller aux toilettes. Chez moi, les toilettes sont une petite pièce et j’arrive tout à fait à faire tout ce que j’ai à y faire. C’est un peu plus difficile de me laver les mains sans asperger le tissu car le lave-main n’est pas grand, mais écoutez ça va très bien quand même.
Autre point sur lequel j’ai envie de revenir : Le feu ! On dit beaucoup que les femmes s’embrassaient avec leur crinoline et on cite toujours l’incendie du Bazar de la Charité pour étayer ce point. Déjà, il faut savoir qu’il n’y avait pas de crinoline à l’époque du Bazar de la Charité, c’était passé de mode. Etrangement, jusqu’à récemment on pouvait lire que c’était les crinolines qui entravés les mouvements des femmes de cette époque, sauf qu’en 1897 elles étaient passées de mode puis une trentaine d’années… Et dans le cas du Bazar de la charité, je pense que les conditions étaient particulières. Les décors étaient très inflammables, il y avait énormément de monde avec très très peu d’issues de secours et pas de normes anti-incendie. Je pense sincèrement que si ces femmes avaient été en jeans et tshirt, leur sort n’aurait malheureusement pas été différent. Vouloir faire sortir 800 personnes par une seule porte alors que tout prend feu très vite au point qu’en 15 min il ne reste plus rien de l’édifice, c’est matériellement impossible. Je pense que même si personne n’avait paniqué, ce qui est impossible lors d’un incendie, les gens n’auraient pas pu sortir non plus.
Dans Le Fou d’Aesthéria, je m’amuse avec ces éléments de la mode historique. La précision avec laquelle je décris les mouvements d’une robe n’est pas là pour faire « joli », mais pour ancrer le récit dans une réalité tangible. Quand vous lisez mon livre, vous devez sentir le frôlement de la soie et comprendre la logistique nécessaire pour s’asseoir dans un fauteuil Louis XV. Mais surtout, je m’amuse à décrire plusieurs types de mode. Chaque grande ville visitées a sa mode et correspond à une époque. Je peux le faire parce qu’il s’agit d’un roman steampunk, bien sûr donc j’ai cette liberté d’action.
4. Pourquoi j’ai choisi la précision historique pour Le Fou d’Aesthéria
En tant qu’autrice, j’aurais pu choisir la facilité. J’aurais pu créer une fantasy « historico-vague » où tout le monde porte des corsets à même la peau, ou les femmes s’évanouissent parce qu’elles manquent d’air et les hommes des pantalons de cuir ultramoulant (autre cliché). Mais j’ai choisi l’exigence.
L’histoire de la mode est fascinante car elle reflète les tensions d’une société. En refusant les clichés sur le corset, je rends leur dignité et leur force aux femmes de mon univers. Elles ne sont pas des poupées fragiles étouffées par leurs vêtements ; ce sont des femmes qui utilisent les codes de leur temps pour naviguer dans un monde complexe. Le vêtement ce n’est pas juste ce qui sert à avoir chaud, c’est qui nous sommes, qui nous refusons d’être, qui nous devons composer. Un vêtement c’est un société, cela en dit long aussi sur son système économique, sur comment est perçu chacun dans son rôle.
Travailler le réalisme historique demande du temps et c’est vrai qu’étant passionnée depuis plusieurs décennies c’est plus simple pour moi. Cela signifie chercher quand la fermeture Éclair (qui est une marque déposée pas une technique) a été inventée (spoiler : pas au XIXe siècle !), comprendre la différence entre une robe de jour et une robe de visite, et savoir comment on se coiffait sans laque moderne. Mais ce travail de recherche est ce qui fait la différence entre un livre qu’on oublie et un univers dans lequel on a envie de rester. C’est aussi et surtout le moyen de casser les stéréotypes. C’est du féminisme également ! Si vous êtes féministe et que vous défendez l ‘idée qu’un corset est une entrave aux mouvements, que cela empêche la femme de respirer alors vous êtes en train de défendre le patriarcat et la misogynie.
5. Mes conseils pour écrire un roman historique crédible
Si vous vous lancez dans l’aventure d’écrire un roman historique, voici mes trois piliers pour réussir votre documentation vestimentaire :
- Doutez des films : Les costumiers de cinéma privilégient souvent l’esthétique sur la vérité. Allez voir des sources primaires (peintures, premières photographies, journaux de mode d’époque comme Le Petit Écho de la Mode).
- Pensez en couches : Une tenue de 1860 se construit de l’intérieur vers l’extérieur. Chemise, corset, protège-corset, crinoline, jupon, et enfin la robe. Chaque couche a une fonction. C’est pareil pour les époques ultérieurs et antérieurs.
- Testez la contrainte : Si vous le pouvez, essayez un vêtement reconstitué. Vous comprendrez immédiatement ce que c’est de porter un vrai vêtement. Vous pourrez bouger comme vos personnages.
Par pitié, n’achetez jamais de corset sur Amazon (ou autre), n’essayez pas non plus de déguisements car ce ne sont pas des tenues fidèles. J’ai porté des corsets achetés sur une boutique qui ne fait que des corsets modernes et le confort est atroce, c’est hyper douloureux ! En revanche, j’ai cousu mes propres corsets et c’est difficile certes, imparfait aussi, mais c’est bien plus confortable et proche du réalisme.
Dernier point : tous les personnages ne sont pas issus de la même classe sociale ! Je répète : tous les personnages ne sont pas issus de la même classe sociale ! Ce qui veut dire qu’il faut vérifier ce qu’il se faisait pour les autres classes sociales.
Tout n’a pas non plus besoin d’être parfait. Vous pouvez moduler, surtout s’il s’agit de fantasy. Bien sûr, qu’il y a peut être des couleurs qui seront anachroniques, ou des matières ou peut être des points de détails, mais ce n’est pas grave si c’est fait avec parcimonie. Je n’y ai pas réfléchis pour Le Fou d’Aesthéria mais admettons qu’une couleur soit impossible à produire dans notre réalité de l’époque dans laquelle j’ai visuellement placé mon histoire, ce n’est pas grave puisque c’est de l’inspiration historique. En revanche, si j’écrivais une vraie histoire je serais bien plus rigoureuse sur les points de détails.
Conclusion
Le réalisme historique n’est pas une prison, c’est un élément avec lequel il faut composer. Dans Le Fou d’Aesthéria, chaque détail de la mode historique est un moyen de sublimer la vérité du passé. En déconstruisant les clichés sur le corset, j’espère offrir à mes lecteurs une expérience plus riche, plus sensorielle et surtout, plus humaine.
Alors, la prochaine fois que vous verrez une héroïne s’évanouir parce que son corset est « trop serré », souriez… et souvenez-vous que la réalité était bien plus fascinante (et confortable) que la fiction.
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