Pourquoi je vais écrire le même roman deux fois : Le défi de « l’Auteur Augmenté »

« Je ne fais pas ce travail artistique pour que cela soit seulement joli ou décoratif. […] Je suis un témoin éveillé de mon époque. » Cette phrase du photographe Gérard Rancinan a été un électrochoc lorsque je l’ai lu. Aujourd’hui, être un témoin éveillé, c’est regarder en face l’outil qui terrifie autant qu’il fascine : l’Intelligence Artificielle.

Cette année, je lance mon projet le plus ambitieux, une véritable expérience littéraire, que j’ai nommé : pour le moment rien du tout, car je n’ai pas encore de titre. Le concept est simple, mais radical : je vais écrire ce roman deux fois. Une fois seul, avec ma plume et mon style. Une seconde fois, en parallèle (?? ) en co-création avec l’IA.

L’objectif ? Comprendre, par l’expérience, si l’IA est un simple copieur numérique sans intérêt ou un outil indispensable de l’auteur du XXIe siècle.

La genèse du projet : une dystopie de notre temps

Avant de parler technique, il faut comprendre cette histoire. Il s’agit d’une dystopie, qui se déroule dans les années 2040 environ, je n’ai pas de date vraiment actées, mais c’est bientôt dans l’Histoire.

Dans l’univers de mon roman, le Crédit Social n’est plus une théorie sociologique : c’est l’unique monnaie, la clé de voûte de l’existence même ! Le système, piloté par une intelligence artificielle omnipotente, omnisciente et omniprésente, a remplacé toute forme de décision politique humaine. Cette entité algorithmique décide de tout : le lieu de vie, le partenaire, les soins médicaux, les gens que l’on peut fréquenter, les livres que l’on peut lire, les moyens de locomotion, et même si on peut avoir des enfants et les garder !

Mon héroïne, Inaya, est le visage de cet échec systémique. À 35 ans, elle affiche un score de 5/100. Pour le système, elle est une anomalie, un danger qu’il faut surveiller de près. Elle est célibataire alors qu’elle devrait déjà être mère de trois enfants, avec un mari du même score qu’elle. Elle est sans emploi, en surpoids, en mauvaise santé, elle fume, elle boit trop d’alcool et vit dans un minuscule appartement de 9 m². Elle a, selon les critères de l’IA, « raté sa vie ». Pourtant Inaya avait tout pour réussir et être une bonne 65/100, un score très honorable, sauf qu’elle a fait de « mauvais choix ».

La menace est implicite : si elle descend encore d’un point, elle devra vivre dans un lieu communautaire et si elle perd le peu de crédit qu’il lui reste… Elle sera emmenée. Personne ne sait ce que deviennent les gens qui disparaissent, mais Inaya a peur. Non pas par instinct de survie, mais parce qu’elle ne supporte pas l’idée de rendre ses parents tristes. Ils sont le dernier lien social qu’il lui reste, mais encore l’IA contrôle le nombre d’appels et de visites qu’elle a le droit de leur passer par an !

Sa réaction est celle d’une femme désespérée : elle décide de faire de cette même IA son coach de vie et son thérapeute. Elle s’engage dans une quête de perfection et de la « meilleure version de soi ». Elle devient le promoteur d’une existence normée et glaciale, tout cela pour remonter son score.

Ce sujet est une mise en abyme de mon propre projet : jusqu’où peut-on laisser l’IA diriger notre vie et notre création ?

Pourquoi utiliser l’IA alors qu’elle est si décriée ?

Je sais que ce projet va diviser. L’IA est accusée de voler le travail des artistes, d’être un désastre écologique, de vider l’art de sa substance, de tuer les artistes et les capacités de réflexion des humains. Je comprends ces colères. Surtout, je ne nie pas les problématiques soulevées et les enjeux. Cependant, j’ai la conviction que pour critiquer un outil, il faut d’abord chercher à le comprendre.

L’histoire est un cycle. Au XIXe siècle, on reprochait à la photographie de voler le travail des peintres portraitistes. On criait à la fin de l’art. Pourtant, la photographie a forcé les peintres à se réinventer, à s’émanciper du réalisme pour explorer l’impressionnisme et l’art abstrait. Ils ont utilisé leur art autrement. Peut-être qu’il en sera de même avec l’IA et l’écriture. Je ne suis pas Madame Irma, je ne lis pas l’avenir.

Pour le moment : je considère l’IA comme une aide, un prête-plume moderne ou un super cerveau extérieur. On ne remet pas en cause la paternité d’une œuvre sous prétexte qu’un auteur a utilisé un assistant ou un « ghostwriter ». C’est ainsi que je vois l’IA : non pas comme un auteur unique qui remplace l’humain, mais comme un collaborateur qui décuple les capacités. Le problème de beaucoup d’auteurs aujourd’hui est peut-être là : ils voient l’IA comme un bouton « générer un texte » alors qu’il s’agit d’un dialogue complexe entre la machine et l’humain.

Ma méthode : L’Auteur Augmenté1 et la stratégie ICE

Pour ne pas m’égarer dans ce labyrinthe technologique, je m’appuie sur une méthode que j’ai mise en place pour surmonter mes propres blocages créatifs : la méthode ICE (Introspection, Créativité, Exploration)2.

J’ai initialement développé ce cadre pour pallier le syndrome de la page blanche et de l’imposteur. J’en ai d’ailleurs fait un guide de 5 jours disponible sur Amazon pour aider les auteurs à trouver leur propre voie sans se comparer sans cesse aux autres. Dans ce projet, ICE devient ma boussole :

  1. I pour Introspection : C’est la phase primordiale. Avant de toucher à mon IA, je plonge en moi-même pour définir ce que JE veux dire, quel projet je veux mettre en place. Sans cette base humaine et sincère, l’IA ne produit rien d’utile. C’est l’étape où je définis mes intentions.
  2. C pour Créativité : C’est l’étincelle. J’écris mes chapitres, je construis mes scènes, mes programmations. L’IA intervient ici pour m’aider à sortir des sentiers battus, mais c’est mon intuition qui valide chaque mot.
  3. E pour Exploration : C’est ici que l’IA devient un « auteur augmenté ». Elle me permet de tester des pistes narratives, de vérifier si la progression de mon héroïne est logique par rapport aux règles de son monde.

Le choix de l’outil : Pourquoi Gemini ?

Il est important de préciser que pour ce projet, j’utilise Gemini. J’avais essayé ChatGPT à ses débuts, mais j’ai trouvé l’interface et la logique de cette IA profondément contre-intuitives. Gemini semble mieux répondre à ma manière de structurer ma pensée. C’est avec cet outil que je vais mener mon expérience de co-écriture humain-IA.

Le protocole expérimental : Un roman, deux réalités

Comment vais-je procéder concrètement ? Ma planification est déjà lancée.

J’ai commencé par utiliser l’IA pour le world-building et pour m’assurer que l’évolution d’Inaya était rigoureuse. Si elle veut passer d’un score de 5 à un score d’excellence, quels sont les sacrifices logiques qu’une IA exigerait d’elle ? Quelles étapes sont nécessaires ? Parce que je ne dois pas non plus épuisée mon héroïne, l’IA m’a aidé pour cela.

Maintenant, je passe à la phase de planification de l’intrigue pure. Je vais d’abord construire mon plan par moi-même, puis je le soumettrai à l’IA pour voir quelles modifications elle me propose.

Pour l’écriture proprement dite, je n’ai pas encore décidé si je finirai la version humaine avant d’attaquer la version assistée, ou si je vais alterner chapitre par chapitre. Ce flou fait partie de l’expérience. Je veux voir comment l’une influence l’autre. Je veux observer les différences de fond (les thèmes qui ressortent) et de forme (le style, la structure des phrases).

Apprendre à manier l’outil : Ma Pile à Lire

On ne devient pas un auteur utilisant l’IA sans formation. Pour maîtriser l’art des prompts pour écrire un livre, je me suis plongée dans une étude approfondie. J’étudie actuellement plusieurs ouvrages clés :

L’enseignement le plus impactant que j’ai reçu jusqu’ici est simple mais crucial : il ne faut pas se contenter de donner une consigne. Il faut demander à l’IA d’agir comme un professionnel expérimenté, lui lister précisément ce que l’on ne veut pas (les « lignes rouges »), et surtout, lui faire des retours constants sur ses propositions. C’est dans cette boucle d’actions que l’outil s’affine.

D’ailleurs si tu as d’autres conseils de lecture, tu peux me les laisser en commentaire.

Les limites identifiées : L’IA est « bête et intelligente »

Mon expérience m’a déjà confronté à des murs. L’IA est un paradoxe : elle est à la fois capable d’une rapidité d’exécution et d’une bêtise profonde. Elle ne saisit pas toujours les nuances émotionnelles ou les contenus implicites qu’un humain comprendrait. Même avec des instructions ultra-précises, elle peut générer exactement l’inverse de ce que je souhaite exprimer, ce qui est extrêmement frustrant.

C’est là que je veux tester les limites. Est-ce que les gens qui disent que les textes de l’IA sont « mauvais » ont réellement appris à s’en servir ? Ou est-ce que l’IA a une limite intrinsèque qui l’empêche de toucher au cœur de l’âme humaine ? Je ne cherche pas à défendre l’IA, je veux savoir à quoi m’en tenir.

Conclusion : Une expérience pour le futur de l’art

Ce projet n’est pas une tentative de convaincre qui que ce soit. Je ne cherche pas à convertir les détracteurs, ni à flatter les défenseurs de l’IA. Mon but est de vivre cette expérience comme une forme d’art en soi.

À la fin de ce voyage, je veux voir ce que l’IA raconte de nous, de notre société et de notre civilisation. Elle n’est pas mon ennemie, elle n’est pas mon amie. Elle est un médium. Un support qui, je l’espère, me permettra de prouver que la créativité est, et restera, une profondément humaine, peu importe l’outil dont on se sert.

Je veux montrer que l’IA peut être un support, mais jamais un moyen de nous remplacer, tant qu’il y a un humain aux commandes.

Je vous invite à me suivre dans cette aventure. Je partagerai mes découvertes, mes réussites et mes échecs les plus cuisants au sein de ce laboratoire de l’écriture augmentée.

  1. Ce terme fait référence au livre L’auteur Augmenté de Quentin Tousart ↩︎
  2. N’hésitez pas à lire l’article que j’y ai consacré ou à faire un tour sur Amazon ↩︎

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